Certains systèmes techniques, certaines technologies favorisent-elles l’émergence de certains régimes politiques ? C’est l’hypothèse qu’avance l’historien israélien Yuval Noah Harari dans le dernier numéro du magazine américain The Atlantic , dans un article intitulé « Pourquoi la technologie favorise-t-elle la tyrannie ? » .
Yuval Noah Harari, professeur d’histoire à l’université hébraïque de Jérusalem, est connu pour ses sommes historico-philosophiques retraçant l’histoire du monde. Ses deux ouvrages Sapiens : Une Brève Histoire de l’humanité et Homo Deus : Une Brève Histoire de l’avenir ont été des best-sellers. Dans le dernier, 21 idées pour le XXIe siècle (Albin Michel), Harari affirme vouloir examiner les défis du présent, notamment les menaces qui pèsent sur la démocratie libérale. Celle-ci, estime-t-il, est fragilisée par l’émergence de régimes autoritaires et de « politiques de plus en plus tribales » — mais aussi par un paysage technologique nouveau.
« L’émergence des démocraties libérales est associée aux idéaux de liberté et d’égalité, qui semblent indiscutables et irréversibles. Mais en réalité, ils sont bien plus fragiles que nous le croyons. Le succès qu’ils ont connu au 20 siècle dépendait de conditions technologiques uniques, qui pourraient bien se révéler éphémères. » écrit-il dans The Atlantic. Or pour lui, les nouvelles technologies, en particulier l'IA, sapent à plusieurs niveaux les conditions qui ont permis l’instauration des démocraties libérales.
La démocratie libérale et l’économie de marché, reposent sur l’idée d’un sujet libre, capable de faire des choix et d’agir de façon autonome. Pour Harari, les « technologies de l’information et les biotechnologies » sapent cette autonomie, en utilisant la collecte de données massives pour connaître intimement les choix et préférences des individus et les influencer à leur insu. (Il n'en donne pas d'exemples, mais on peut penser entre autres aux expériences de Facebook sur la manipulation des newsfeed et des émotions , au scandale Cambridge Analytica …)
L’arrivée de ces nouveaux outils bouleverse le processus de production, et modifie profondément l’équilibre des forces politiques qui caractérisait la démocratie libérale. Ainsi, explique Harari, celle-ci a pris le dessus sur d’autres formes politiques notamment par la promesse d'une croissance économique qui profiterait à toute la population. Or aujourd’hui, la croissance dépend de plus en plus de technologies qui « disruptent » (voir Stiegler sur le sujet) ou cassent l’emploi. Le pacte reposant sur la croissance se trouve donc rompu. Avec l’implantation croissante d’outils en IA, les travailleurs les moins formés seront écartés de l’emploi et les plus qualifiés obligés de se former et de s’adapter constamment pour suivre les évolutions de la machine.
Tous formeront une nouvelle « classe inutile », regroupant les moins qualifiés mais aussi ceux qui se révéleront incapables de se mettre régulièrement à jour.
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